Potins d'Uranie

Tout faux, tout flammes

© Al Nath

La réapparition fréquente dans la littérature astronomique récente de l'illustration ci-jointe nous pousse à rappeler un bilan d'investigations trop méconnu sous la plume de Joseph Ashbrook (1918-1980).

Editeur en Chef du magazine Sky & Telescope, Ashbrook y a aussi contribué pendant de nombreuses années (23 ans!) par des notes qui furent souvent la première chose que des milliers d'abonnés lisaient à la réception de la revue. Dans cette colonne intitulée The Astronomical Scrapbook, l'auteur donnait libre cours à son goût pour les à-côtés de l'histoire de l'astronomie et il y croquait ses génies tout comme ses journaliers, ses visionnaires tout comme ses esprits fêlés.

Les meilleurs textes d'Ashbrook furent réunis dans un recueil [1] et parmi ces notes se trouve l'une relative à l'estampe ci-contre. Nous en reprenons les principales conclusions ci-après.

*******

Cette illustration, devenue familière, représente donc sous une conception ancienne un vaste paysage sous Lune, Soleil et étoiles accrochés à la voûte céleste. Là où celle-ci rencontre la Terre, un personnage semblant être un pélerin découvre ce que l'on pourrait appeler l'arrière-scène.

Si cette gravure apparaît dans de très nombreux ouvrages, ceux-ci sont beaucoup plus discrets sur son origine. Et, lorsque celle-ci est citée, elle est singulièrement variable et paraît souvent être le fruit de l'imagination de l'auteur. L'explosion du web n'a évidemment rien arrangé.

Il n'est pas possible de donner ici une liste exhaustive de ces prétendues origines. Ashbrook en cite quelques-unes. Nous en avons rencontré d'autres dans la littérature, sur le web ou même dans des exposés faits lors de colloques professionnels. Voici donc quelques exemples illustratifs de la variété des interprétations.

Ainsi l'astronome-artiste Donald Menzel donne-t-il quelques détails dans son ouvrage Astronomy de 1971: ``ciel médiéval parsemé d'étoiles et au travers duquel un heureux voyageur peut passer la tête et découvrir au-delà les gloires du ciel; les rouages entremêlés sont ceux décrits par Ezéchiel mais, en réalité, sont des phénomènes parhéliques provoqués par des cristaux de glace dans l'atmopshère terrestre [2]."

Très différente est la légende sous la même illustration dans, cette fois, l'ouvrage Astrology de Louis MacNeice (1964): ``certains astrologues considèrent la planète Uranus comme le patron du ciel [... alors que] d'autres l'apparentent à l'invention mécanique; cette estampe germanique du 16e siécle montre que les deux approches étaient liées déjà bien avant la découverte de la planète Uranus; un humain curieux perce la voûte céleste et découvre le mécanisme mouvant les étoiles."

Au printemps 1976, une belle exposition rassemble à l'Université d'Erlangen des instruments astronomiques, des ouvrages et autres tirages pour célébrer le 500e anniversaire de la mort de l'astronome Regiomontanus en 1476. L'un des documents est notre gravure, sans indication d'origine, mais étiquettée comme étant le modèle cosmique du Cardinal Nicolas Casanus (1401-1464).

Lors du Symposium INSAP II (Inspiration of Astronomical Phenomena II) à Malte en janvier 1999 (donc bien longtemps après les explications fournies et publiées par Ashbrook), l'un des orateurs illustra son exposé avec le même document, attribué cette fois à Dante Alighieri et à l'enfer de sa Divine Comédie (1307-1321).

Avouez que c'est déjà pas mal. Mais cessons de sourire et posons la bonne question avec Ashbrook: d'où diable cette estampe vient-elle?

En 1957, dans un article intitulé `Une remarquable estampe germanique', l'historien allemand de l'astronomie Ernst Zinner exprime son étonnement, place l'origine de la gravure entre 1530 et 1550, mais ne peut en trouver une trace antérieure à 1906, année où elle parut dans un ouvrage scientifique populaire. L'auteur de celui-ci, W. Förster, cite l'Astronomie Populaire de Camille Flammarion publiée en 1880 comme source de l'illustration -- mais Zinner ne l'y trouva pas!

En fait, grâce à des recherches indépendantes du suisse Bruno Weber et de l'anglais (né en Allemagne) Arthur Beer [3], la piste fut retrouvée: l'estampe avait bien été utilisée par Flammarion, non pas pour son `Astronomie Populaire', mais pour un autre ouvrage de vulgarisation intitulé `L'atmosphère, météorologie populaire' et publié en 1888.

Sans entrer dans tous les détails, deux ensembles d'éléments poussèrent ces chercheurs à réaliser que l'estampe était nettement plus récente que ce que Zinner estimait et que Flammarion devait en être l'auteur. D'une part certaines incongruités dans la composition sont visibles aux yeux experts d'historiens d'art. Elles semblaient déjà indiquer qu'il s'agissait plutôt d'une copie de plusieurs documents ayant appartenu à des époques d'âge différents. Par ailleurs, la technique utilisée, une gravure par burin, fut seulement introduite au début du 19e siècle.

Camille Flammarion était une personnalité intéressante, voire extravagante. Il eut une énorme influence sur le dévelopement de l'astronomie populaire en France et au-delà, donnant aussi naissance à un nombre non-négligeable de vocations d'astronomes professionnels.

Ses envolées lyriques étaient typiques de son époque. Mais il ne faut pas non plus oublier certains aspects plus douteux du personnage comme son addiction à l'occultisme et à faire tourner les tables ... Bon artiste également, il aurait donc aussi, au 19e siècle, pastiché le 16e avec l'estampe ci-jointe.

Notes:

  1. The Astronomical Scrapbook -- Skywatchers, Pioneers, and Seekers in Astronomy par Joseph Ashbrook, Ed. Sky Publ. Corp. & Cambridge Univ. Press, 1984, xii + 468 pp. (ISBN 0-933346-24-7). Cet ouvrage est malheureusement épuisé chez les éditeurs et est donc à dénicher chez les bons bouquinistes ou à consulter auprès des bonnes bibliothèques.
  2. Sur ce type de phénomènes, voir par exemple `Les trois soleils de McCullogh', Orion 57/1 (1999) 32.
  3. Fondateur de la revue Vistas in Astronomy, remplacée par New Astronomy depuis le rachat de l'éditeur Pergamon par Elsevier.

Illustrations:


(© Orion 60/4, 2002, 32-33)
Go to the Potins d'Uranie main page.
Go to AH's main page.